Voici un album perturbant. Prenons juste la pochette, une illustration réaliste – presque éducative – avec un homme  vu de dos qui tient un revolver sur la tempe de son crâne. Devant lui par terre gisent des pieds à talons hauts et la tête d’une femme au visage ensanglanté. À côté une enfant, à genoux, (probablement sa fille) semble grièvement blessée et implore la pitié. L’image se veut sans équivoque : le « Family man » vient d’abattre son épouse et s’apprête à tuer son enfant avant de mettre fin à ses jours. Au delà du trait noir de l’illustration, un cadre violet, un tapis vert et des murs jaunes unis, vifs, presque joyeux heurtent d’autant plus le regard! Ce visuel d’une violence inouïe plaira aux punks nihilistes. Mais… quelle musique sommeille sous une telle couverture?

Ovni dans la discographie de Black Flag, Family man n’est pas punk au sens orthodoxe du terme. Du moins, par son aspect provocateur, l’album en possède tout l’esprit. Du côté A, nous n’entendrons que des « slams », clamés par l’imprésentable Henry Rollins. Le côté B ne comporte lui que des pièces instrumentales, sans paroles ni chant. Une seule exception à la fin du côté A: Armaggedon man, avec groupe complet, paroles et chant. Point central et sommet de Family man, Armaggedon man synthétise l’album : par son long récit narré à la première personne, la pièce expose les tribulations d’un malade mental sur le point de commettre on ne sait quel geste violent (le même que celui dépeint par la couverture du disque?). Étrange, cru, expérimental, jazzy, dense et dramatique, Armaggedon man vaut à elle seule l’album.

Pris dans sa totalité, Family man demeure en tout temps bizarre, souvent dérangeant, parfois drôle mais toujours avant-guardiste. Le côté B et ses étranges improvisations punk metal, peu riches en harmonies pures, s’avèreront délicieuses pour les amateurs de crudités sonores. Les férus de sonorités incongrues apprécieront cette symbiose musicale déroutante solos atonals et rapides, rythmes déboussolants et une étrange symbiose d’ensemble.

Ces morceaux s’accompagnent de discours aussi revendicateurs que les musiques. Scandés dans la verve énergique quoique posée d’un Rollins au sommet de sa forme, les textes de Family man révèlent le point de vue ignoré des marginaux et autres délaissés (Family man, Rattus Norvegicus), traitent des pulsions violentes de l’inconscient (Salt on a slug, Let Your Fingers Do The Walking), racontent de façon insolite les absurdités de la société (No Deposit – No Return). Enfin, Armaggedon man, par la folie latente de son protagoniste principal, par ses affirmations souvent violentes sinon intenses et par son positionnement ultime face à une société plus folle que lui encore, consacre la raison d’être d’un tel disque.  Éloquents, fougueux, bien articulés mais inspirés d’une hargne loquace, les propos de Family man restent choquants, amusants, intelligents et d’à-propos.

Ainsi ce disque d’une haute créativité contient à la fois l’intensité, le refus de succomber aux attentes des fans et la revendication à l’état pur. Black Flag aura publié pas moins de trois albums en 1984 dont ce Family man, plus d’avant-guarde artistique que musical. Vous tous, médias, institutions, gens du peuple, vous qui préférez ignorer l’existence des suicidés, disparus, rejets et autres acculés perdus au fin fond des abysses d’un monde qui ignore ses parts d’ombre, Family man vous pointe du doigt. Ces gens sans tribune, voués au silence et à l’anonymat trouveront en Armaggedon man et Family man un colporteur de leur souffrance.

I come to infect. I come to rape your woman.
I come to take your children into the street.
I come for you family man. Family man,
with your Christmas lights already up,
you’re such a man when you’re putting up your Christmas lights, first on the block.
Family man.
Family man, I want to crucify you to your front door, with nails
from your well stocked garage, family man, family man.
Family man.
Saint dad, Father on fire. I’ve come to incinerate you.
I’ve come home.

8/10

Black-Flag-Cover