Rarement n’ai-je rencontré texte si violent, si laid, si cruel. Même les mots y puent de putréfaction. Dans cet amas de mots rudes et tordus, le Voyage au bout de la nuit laisse miroiter un trésor, fignolé par quelqu’un qui a osé dire et montrer, sans peur du laid et de l’innommable.

Ce Voyage, bien qu’écrit au je et narré par un seul personnage, fait ressortir avec éclat quelques grands mouvements collectifs de l’humanité, de ses politiques, son économie. Le narrateur désabusé reste fort, combatif, quoique écorché d’un monde acerbe et malade. Ainsi la première moitié du roman nous transporte dans de grandes aventures : on y subit la première guerre mondiale, la colonisation africaine, la vie états-unienne du début du 20e siècle. Or la 2e moitié du livre appesanti davantage: tout se déroule en France, où le narrateur se fait médecin et rencontre, dans un morne quotidien, la misère, la déchéance de bas-étage et de sordides combines. Ainsi l’aventure et la jeunesse, aux prises avec la corruption générale d’une vie moderne, laisse place à une triste et lourde routine, où des gens eux-mêmes tordus se tiraillent pour un confort illusoire.

Ce roman ne s’adresse pas à tous. Le lecteur, pour réellement apprécier la richesse et la densité des propos, aura avantage à disposer d’un solide bagage politique et historique, vue l’étendue des sujets et problèmes couverts. D’ailleurs, la « nuit » du titre se comprend tel une métaphore. Le « bout de la nuit » décrit la nature profonde de nos vies humaines : voici un sombre tunnel, de blafardes lumières l’éclairent mais ne révèlent…. que la noirceur du vide…

Après une œuvre si bouleversante, le lecteur aura atteint l’ultime point de dégoût, celui d’où l’on ne revient pas. Peut-être souffrira-t-il d’un noir constat envers nos actuelles civilisations. Peut-être réalisera-t-il à quel point nous nous sommes piégés, collectivement, dans d’innombrables simulacres? Peut-être enfin distinguera-t-il, derrière de frêles apparats, la laideur intrinsèque de nos intimités…

Écrit à l’arrière de l’ouvrage :
« l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé »

La langue française a été transformée par ce livre : rien de moins.
À réserver aux misanthropes courageux.

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