Notre séjour en ce bas-monde se marque d’assistance mutuelle, de réciprocité, d’interdépendance, de solidarité. Chacune de nos destinées interpèle le Prochain, l’Autre, collègue involontaire de la communauté humaine et présence immuable en nos existences. Or nous voici depuis peu ordonnant, catégorisant, étiquetant, fragmentant sans trêve choses et êtres, âges et règnes. En autant de compartiments s’inventorient-on les uns les autres en rangées bien ordonnées et d’interminables répertoires. Détenteurs du Savoir, de la Logique et du Verbe, nous mammifères bipèdes nous éblouissons de nos propres lumières, envoûtés par les faisceaux d’une conscience soi-disant « supérieure ».

Pour s’organiser, systèmes, sociétés et civilisations humaines admettent mal l’exception. Normes et conformités définissent et regroupent les individus, délimitent leurs appartenances, positionnent les différents. L’inconnu, cet ennemi concurrent compétiteur, veille. La loi de la moyenne prime, du normal au banal, de l’ordinaire au planifié, du gérable au quantifiable.

Hors de toute absurdité, comment insère-t-on chaque exemplaire humain dans une catégorie ou une autre?

D’abord catégoriserons-nous les objets à ordonner. Étiquettes et mentions s’apposeront en fonction de caractéristiques précises ou non. Inventions et fragments de réalités définieront les cas, les taillant au passage s’il le faut, selon des modèles donnés. Enfin acheminerons-nous la ressource vers une affectation propre, l’incorporant en vue d’un usage particulier. Mais qu’advient-il des spécimens ne s’imbriquant en aucune des cases définies?

Anomalies, disparité, dissemblances mèneront au Grand Débarras. Une section « divers » tiendra lieu de purgatoire, une seconde chance en somme. Peut-être récupérerons-nous un jour ces amas de chair sans valeur. Mais voilà que déjà on les assassine, les rapièce, les tords, les entasse, les empaquètent… à leur insu. Chaque être, animal, humain, végétal, d’une façon ou d’une autre, se contraint à cet ordre des choses.

Combien sans le savoir souffrent de cette soumission sans nom? Combien crieront d’envies confuses et d’injustices à leurs yeux inacceptables? Jugeurs méprisants, niais arrogants et bonzes condescendants s’entredévoreront, s’appliquant les uns les autres principes et conventions depuis toujours archaïques. Malheureux martyrs d’un cirque qui s’ignore.

Victimes autant qu’agresseurs se puniront les uns les autres, se pointeront du doigt, s’accuseront de tous les méfaits. Par autant de vaines tentatives, tous prétendront s’exclure du misérable Colisée et ses grillages. Allègres souffre-douleurs et bouc-émissaires s’éloigneront indifférents des « inhumains ». Forts de leur aversion envers les inclassables, êtres-rebuts et autres aspérités du vivant.

« Moi L’Hersgril gémirai au nom des exclus, irréguliers, erratiques et autres irrécupérables. Je me ferai masque pour ceux qu’on n’ose plus regarder en face. En amont de leurs hontes, leurs gênes et leurs peurs, je les protégerai des regards mécréants. En dépit des ignorances, je scanderai le cris des souffrants insoumis. Tous les profiteurs de la division, pontifes de structures en ruines et sommités de sciences mortes souhaiteront que je disparaisse ou m’annihile et que plus jamais je ne dérange leurs saines et sordides existences.

Combien de ces notables personnes aujourd’hui engraissent béats et jubilants, ne percevant que par l’étroite ouverture de leurs préjugés? Sportifs ivres de salons, joueurs virtuels prisonniers d’obsessions, couples consommateurs procréateurs inconscients, inactifs gens d’opinions, ignorants fiers et conformistes… nous voilà les victimes responsables d’une société mourante et avilie, défricheurs étourdis d’un futur désert, où seuls les oasis desséchés évoqueront les inassouvissables soifs d’antant.

Ainsi bafouons tout! Pour nos passions sans raison, perdons le Nord! Éloignons-nous du prochain jour! Car demain encore l’ignorance primera. Demain encore oppresseurs et geôliers patrouilleront les carrefours. Demain encore leurs mains de fer n’indiqueront qu’une seule route, que nous devrons suivre sans détour possible. Salut à Toi le rejeté, le diffamé, l’expulsé, le maudit, le réprouvé, le condamné, le dépravé, le détraqué. Nous nous retrouverons »

Grillhoma

Leave Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

clear formSubmit