Retour aux bons vieux textes musicaux! À la demande d’Antonio Gérealdo de Feelcore voici un premier texte à propos des Ramones, le premier album et leur importance mythologique. Bonne lecture!

Milieu des années 70, quatre gars en cuir noir brassent les scènes des bars de New York. Sous un patronyme alors nébuleux — The Ramones — Johnny, Tommy, Joey and Dee Dee livrent un son brut, rock, tapageur, effréné. En dépit des apparences, ces voyous des bas-quartiers transformeraient bientôt l’Histoire de la musique. 1976 : les Ramones publient un premier album, éponyme : ces quatorze pièces d’une simplicité presque vulgaire fonderont, À l’insu des critiques et observateurs de l’époque, un nouveau genre. Jamais la musique populaire ne s’en remettra.

Par leur musique sommaire voire primitive, les Ramones imploraient un retour à l’essence du rock, d’avant les bouleversements beatlesques et hendrixiens des années 60. En cette époque d’envolées progressives et fusions jazz, d’arrangements floraux en harmonies complexes, la « bonne » musique de l’heure rime avec virtuosité technique, enflure d’ego et élitisme. Au milieu des années 70, les seuls nobles et véritables « professionnels » jouent la musique « valable ». Mais, sous les sommets vertigineux des prouesses d’alors, ruelles, hangars et caves grouillaient de rats tout autant capables, à leur façon.

« Qu’avons-nous à faire du maquillages, des éclairages à gros-budgets, des feux d’artifices et autres sophistications théâtrales? Nécessaires? les solos à n’en plus finir, les accords treizièmes, et autres prodigieuses frimes? Nous aimons le rock & roll! Voilà ce qu’on veut jouer, même si on ne sait pas comment! Un chanteur, une guitare, une basse, un drum, nos chansons! On va bien s’amuser! »

Dans cet esprit, les Ramones traceront la voie à des millions de musiciens dans une multitude de genres dits « populaires ». Bien que jamais de leur vivant ne connaîtront-ils un véritable succès commercial, The Ramones, qui ont tout fait pour y arriver, sont désormais célèbres. En 2012 la National Recording Registry (collection d’enregistrements sonores préservés par la bibliothèque du Congrès des États-Unis) immortalise l’album éponyme du groupe, le qualifiant de « culturellement, historiquement, et artistiquement significatif. » Entre mille, chacun reconnais maintenant la célèbre couverture du disque : sur une photo noir et blanc, quatre « bums » jeans usés, cheveux et manteaux de cuir noirs nous regardent, impassibles devant un vieux mur de briques. Plus qu’un album célèbre, voici un symbole archétypal des temps modernes!

Mais comment un tel album a-t-il pu marquer autant de gens? Avec des thèmes rébarbatifs tels que violence, prostitution masculine, usage de drogue et nazisme, on douterait sans problème d’un succès populaire possible. ÇA serait oublier l’universalité des déboires et malédictions adolescentes. En des hymnes en apparence simples et stupides, on retrouve dans les premières chansons des Ramones ces mêmes épices qui expliquent les succès du rock & roll depuis ses débuts. Le « Hey ho, let’s go! » du célébrissime Blitzkrieg bop interpelle les instincts les plus primaires, sans se réserver aux arriérés et cerveaux renfrognés. Ensuite les « Beat on the Brat », « Judy is a punk » et « Chainsaw », , avec leurs couplets saisissants et leurs refrains mastodontes instillent coup sur coup les microbes d’un virus sans merci et déclencheront même chez les plus résistants la « mania ». Combien ont déjà contracté ce goût musical de vitesse frénétique et d’excitation énergique? Encore, des millions de fanatiques des quatre coins du monde se nourrissent les oreilles de ce jus sans arrière-goût, la saveur original punk.

En réinventant la roue, nos amis ramoneurs sauvaient la musique populaire d’une éventuelle fossilisation plastique. Leur premier album, presque nostalgique, ramenait un état d’esprit, une mentalité, un quelque chose d’insaisissable qui à la fois décrit le son d’une époque et en définit une nouvelle…

Pour ma part, bien à l’affût de grande-vitesse et de mélodies typiques d’un skate-punk ultérieur, je ne peux renier la responsabilité des Ramones par rapport à l’œuvre de la plupart de mes artistes préférés. Au dessus des Motörhead et NOFX, en passant par les Shériffs et même Slayer, l’ombre des ramoneurs plane. L’ignorant pourrait considérer les Ramones comme un mythe surévalué, pauvre et sans substance musicale; un autre pourrait n’y voir qu’un logo populaire ou le prétexte d’un code vestimentaire. Mais c’est en survolant la carrière du groupe à travers ses très nombreux succès qu’on saisira la grandeur quasi mythologique des Ramones. Malgré l’inégalité de la plupart de leurs albums (par exemple, la face B du premier album est loin des sommets de la face A) , une mine d’or de chansons expliquent la solidité du culte existant autour des Ramones. À vous de les découvrir si ce n’est déjà fait. Conseil : procurez-vous « Mania » la première compilation « best-of » officielle du groupe. Vous n’en démordrez pas.

Avant de conclure, je me dois de mentionner l’album-reprise intégral du Ramones éponyme par Screeching Weasel, le meilleur groupe émule ramonien de la vague skate-punk. Ce remake note-pour-note du même album se vendait au cours de leur tournée US De 1993, sous forme d’un vinyle au pressage limité à 300 exemplaires. Les minimes différences entre les albums se décèlent dans la voix de Ben Weasel, la production plus nette et une légère accélération de vitesse par rapport à l’original. Les fans de Screeching (tel que l’auteur de ces lignes!) y trouveront un plaisir certain. Toutefois, si vous ne connaissez pas le premier album éponyme des Ramones, commencez par l’original…

Avant que le film célébrant le quarantième anniversaire de l’album n’envahisse les salles de cinéma, avant qu’une mode inepte ne travestisse ce puits d’inspiration, avant qu’on fasse des Ramones un autre produit culturel sans valeur autre que monétaire, avant que pour une énième fois leur logo ne serve de trophée hologramme au punk soi-disant authentique, savourez le son brut des ruelles aux odeurs pestilentielles, écoutez l’écho ancien des bars mal famés, avant qu’on n’en fasse des merceries… ou d’autres condominiums!

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